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Il existe actuellement une polémique autour de l’utilisation de la perceuse pour ouvrir des voies à Ordesa.

M. Jesus Vallés avait inauguré en 1977 l’Eperon Nord du Pic d’Aspe, avec des moyens traditionnels, itinéraire qui n’est jamais devenu classique. En 2007, Carmelo Torrijo y Juan Nadal ont, faute de renseignements préalables, en grande partie ré-ouvert cette voie, en y installant une soixantaine de goujons.

Ce qui n’a évidemment pas plu à Jesus Vallés, une telle mésaventure a de quoi agacer. Mais Jesus ne lave pas son linge sale en famille et, membre d’un parti écologiste, il vient de trouver un combat déterminant pour l’avenir de la planète qui lui permettra peut-être d’accéder à la reconnaissance de ses pairs.

Son cheval de bataille à lui, c’est l’usage de la perceuse à Ordesa. Jesus Vallés s’insurge contre cet outil au point d’avoir réuni quelques signatures, dont d’anciennes gloires de l’alpinisme aragonais (Ursicino Abajo, Valentín Asensio, Jesús Ascaso, Ramón Cóndor, Pedro Expósito, Ángel López, Gregorio Martínez Villén, Francisco Monzón, Fernando Orús, Manuel Pitarch), proposant au Consejo de Medio Ambiante, au Parc National d’Ordesa et à la Federación Aragonesa de Montañismo que soit inscrite dans les textes l’interdiction de cet outil.

Il faut savoir qu’à Ordesa, aucune voie n’a connu de modification de son état d’origine (excepté la quantité de pitons en place qui varie à la hausse ou à la baisse au fil du temps et des répétitions comme partout ailleurs), même les plus classiques qui auraient pu tomber sous le couperet d’arguments sécuritaires ou touristico-commerciaux, comme cela arrive dans d’autres massifs. Ce sont des parois où l’on a peu de chance de monter bien haut sans une large panoplie de coinceurs et de friends, protections naturelles amovibles très adaptées à la structure fissurée de la roche.

Depuis le milieu des années 90, les nouveaux itinéraires sont gravis avec une éthique stricte et respectueuse du milieu, toujours depuis le bas, empruntant des lignes audacieuses mais logiques qui nécessitent, parfois, pour franchir une strate compacte ou établir un relais dans une zone monolithique un usage parcimonieux de spits ou de goujons. Les voies proposées par des Zabalza, Ravier, Chema, Bayona, Papila et compagnie peuvent compter jusqu’à une dizaine de points à demeure sur 400 m, ou aucun tant que cela est possible, la plupart du temps aux relais. Elles sont reprises pour certaines d’entres elles au maximum une dizaine de fois par an, ou très rarement, par des cordées de pointes habituées à l’escalade exigeante d’Ordesa et prête à franchement s’engager au-dessus des points.

Ces dernières années, l’usage de la perceuse s’est généralisé chez ces ouvreurs, grâce à l’allégement de cet équipement qui présente surtout l’avantage de plus rapidement installer un goujon qu’avec un tamponnoir, parfois avec une seule main, et ainsi pousser plus loin le jeu de l’escalade libre et obligatoire.

Le combat de Jesus Vallés que j’ai brièvement rencontré à Pombie le week-end dernier me semble déplacé pour les raisons suivantes :

- en ces temps « écologiquement correct », si le milieu des grimpeurs commence à régler ses comptes via des administrations ou des partis politiques qui ne connaissent peu ou rien de l’alpinisme, la prochaine étape est l’interdiction pure et simple de certaines parois (voir les Calanques). Les grimpeurs ne comptent pas beaucoup d’un point de vue économique, sont rarement unis ou officiellement représentés, donc des cibles faciles et visibles s’il faut montrer que l’on agit en faveur de la nature. Les réserves intégrales sont à la mode, offrant une face visible de l’iceberg pendant que l’on continue à proposer des modèles économiques faisant la part belle au tout consommation, à l’automobile, au nucléaire et aux stations de skis qui ne cessent de se développer.

- les parois d’Ordesa, surplombantes, chaotiques, au rocher pas toujours en dessous de tout soupçon, ne permettent pas d’imaginer des itinéraires livrés « clef en main », entièrement équipés avec retraite possible à tout moment. Peu de chances donc que des maniaques du foret viennent quadriller le site avec un point tous les deux mètres, comme le craint Jesus Vallés.

- l’argument de la surfréquentation du site que Jesus Vallés met en avant ne tient pas : Ordesa propose des parois « de grands garçons », nécessitant une bonne expérience préalable de l’alpinisme et de l’assurage sur protections naturelles. Les jours d’affluence, les trois kilomètres grimpables de Mondarruego, du Tozal, du Gallinero et de la Fraucata comptent tout au plus une dizaine de cordées. Ce qui semble « gêner les randonneurs qu’il faut respecter », propos que m’a tenu l’intéressé…

- nos parcours sont tous différents et je ne place pas une pratique au-dessus de l’autre, mais il y a bien longtemps que Jesus Vallés et une grande partie des signataires de sa pétition ne pratiquent plus l’escalade. Il ne sait donc pas de quoi il parle et je serai capable d’entendre certains de ses arguments le jour seulement où il aura répété une voie d’Ordesa ouverte avec une perceuse. Bien qu’il soit connu que le « syndrome Messner » (après moi, rien), touche une grande partie des montagnards cessant leur activité, je suis au regret d’annoncer à Jesus Vallés que l’histoire de l’alpinisme ne s’est pas arrêtée au moment où il a rangé ses chaussons d’escalade.

- le temps des directissimes technologiques que Jesus Vallés a pourtant bien connu est révolu mais il semble avoir raté un épisode. L’utilisation de la perceuse n’est pas synonyme d’installation de burils ou de gollots chaque mètre dans des parois monolithiques comme c’était à la mode dans les années 70. Elle permet, à Ordesa en tout cas, le jeu du libre, d’une escalade aérée et respectueuse des lignes imposées par le rocher.

Je serais du même avis que lui s’il disait que le milieu des grimpeurs doit se poser la question de l’utilisation de la perceuse en montagne, outil dangereux mis entre certaines mains, qu’elle se banalise et qu’il faut être vigilant à une époque où tout se vaut, devrait être sûr, accessible à tous, édulcoré et sans saveur.

Poser ce débat à Ordesa, devant des autorités officielles, sans tenir compte de la réalité des pratiques et des acteurs de terrain est une vision totalitaire et nauséabonde de l’écologie moderne.

Rémi Thivel

Vous trouverez de nombreux avis et des informations sur ce sujet en tapant "Jesus Vallés Ordesa" sur Google. Voir aussi le texte en français de Christian Ravier paru sur le blog de Desnivel