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Gavarnie
Février 2006







Montagne de Pan. Le Glaçon rend Con
Février 2005








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Janvier 2001








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Mars 1997








Montagne de Pan. Le Glaçon rend Con
Février 2005








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Décembre 2002

OMBRES ET LUMIERES


Lorsque Oscar Gogorza m’a proposé d’écrire un texte sur les glaces de Gavarnie, j’ai accepté sans trop réfléchir à sa nature. S’exprimer sur elles me tentait et m’effrayait à la fois car je savais qu’il me serait difficile, d’évoquer l’histoire des lieux sans faire resurgir un inextricable mélange de bonheur intense et de profond désarroi. Puis il y eut ce blanc devant le clavier avant de coucher la première ligne. Comment aborder l’affaire ? Unique idée arrêtée, je savais ce que je ne voulais pas transcrire.

« Glace attitude », titre récent d’un magazine qui cherchait à vendre du piolet me servait de repoussoir, de garde-fou. Ces expressions « fun » m’exaspèrent lorsqu’elles cohabitent avec de précaires free-standing et d’interminables panneaux bleus dominés par des hectares neigeux à la cohésion douteuse. Au fond du cirque, n’en déplaise à certains, nous sommes plus prés de « Combat pour l’Eiger » que des vacances aux Seychelles.

La voie classique du Mur de la Cascade nous servit de galop d’essai en décembre 75. Je dis « nous » car j’étais encordé avec Christian Desbats et Dominique Julien. Aucun ingrédient ne manquait pour pimenter l’aventure : un bivouac pendu sur les broches et l’inflammation d’un réchaud bricolé constitua le clou de l’ascension. Une photo de Raymond Despiau progressant en artif sur des broches lors de la première hivernale, juxtaposée aux clichés d’un article de Walter Cecchinel sur le couloir nord des Drus nous avaient donné l’idée de visiter l’endroit avec des yeux neufs. Nous en revinrent émerveillés et plein d’envies pour l’avenir.

La courbure des lames de piolets s’accentuant vraiment, je repris en compagnie de Dominique Julien le chemin du Cirque en février et mars 77. « Les Mystiques » ouvrit les portes de la verticalité bleutée, « Banzayous » confirma une maîtrise matinée d’inconscience. La Grande Cascade, malgré les tonnes de glace qui la balayaient souvent commençait à titiller notre égo d’autant qu’une ou deux équipes concurrentes avaient manifesté de l’intérêt pour elle. L’avance prise sur le plan psychologique et technique faisait de nous les plus sérieux candidats, mais méfiants, voire un tantinet paranoïaques, nous n’avions pas l’habitude de sous-estimer nos adversaires. Elle devint donc un projet majeur pour l’hiver 78. L’ascension se déroula les 7 et 8 mars. Le 9 fut consacré au retour vers les terres plus hospitalières. Michel Boulang et Serge Castéran faisaient partie du voyage, s’occupant de hisser les bagages pendant que nous nous expliquions avec le monstre. Nous y avons frisé « l’Overdose ». L’effondrement de la partie sommitale de la cascade au moment où nous venions de regagner les terrasses du premier gradin reste l’un des grands moments d’émotion de ma carrière d’alpiniste. Il subsiste encore dans mon esprit, comme un cairn qui balise la nostalgie d’une époque.

Les hasards de la vie et un boulot dans une station de ski m’éloignèrent de Gavarnie. Au début des années 80, Dominique continua l’exploration du site, devenant ainsi, par le nombre et la qualité de ses réalisations, le véritable « patron » de cet univers gelé. Mes visites au Cirque étaient devenues plus sporadiques lorsque, trahit par une plaque de glace dans « Fluide Glacial », je fis connaissance avec le malheur en montagne. La perte de François Gouadain, mon compagnon de cordée, demeure une cicatrice profonde et indélébile. Paradoxalement, la gravité des heures vécues ancra ma passion pour l’alpinisme d’une manière plus viscérale encore, la détachant à tout jamais du monde léger des loisirs.

Durant une décennie, je ne pus remettre les pieds au fond de l’amphithéâtre comme pour fuir ces heures noires. Le temps, l’insistance d’amis et le désir de retrouver la magie du palais figé finirent par me ramener dans les parages. « Adrenaline » s’avéra une rude reprise de contact. En fin de journée, alors que nous descendions en rappel, une plaque de neige instable posée sur la terrasse médiane précipita un grimpeur basque dans le vide. Spectateur impuissant, le jour même du retour, je renouais avec le drame. Gavarnie, ça commençait à bien faire… !

Attitude inexplicable malgré la dureté de ces nouveaux moments vécus, comme aimanté par l’endroit, j’ai continué à fréquenter ces froides murailles exerçant parfois le métier de guide sur les motifs les plus classiques ou épinglant au gré des conditions les lignes qui me manquaient. De « Thanatos », j’ai aimé les beaux pétales des premières longueurs, mais détesté l’exposition sous un cigare miné. Aux « Alpes Juliennes » je me suis rendu compte que la folie n’était pas toujours l’apanage de la jeunesse car ce jour-là, la prise de risque acceptée n’était vraiment pas raisonnable. Serions-nous incorrigibles ? Avec Christian Ravier, j’ai eu le bonheur de parcourir les Trois Etages dans la journée. Une fois de plus, ce jour-là, Gavarnie nous imposa une épreuve avant d’accéder au nirvana de ce marathon glacé. Au pied d’une cascade, il subsistait les traces d’un accident mortel qui s’était déroulé la veille.

La saison dernière, les moments passés au cœur de l’arène n’ont pas fait exception à la règle.La joie de redécouvrir "Banzayous" avec une amie, vingt-sept ans après sa première, exigea un prix fort… Trois jours plus tard, le « Maestro de Ghiaccio » s’effondrait sur Martine Grand et Jérôme Thinières, laissant Serge Castéran, l’un de mes compagnons de la Grande Cascade, désemparé au relais…

J’avoue, aujourd’hui je ne sais plus trop bien ce que Gavarnie représente pour moi. Peut-être dans ce texte aurais-je dû sacrifier mes impressions au rite de «l’Omerta », cette loi du silence, si confortable pour éviter les sujets délicats. Je n’aurais alors évoqué que l’exaltation des ouvertures ou le « grand bond en avant » d’Overdose. Je n’ai pas su… Je n’ai pas pu… Je me serai trahi, oubliant cette boule dans la gorge toujours présente lorsque je dépasse l’Hôtel du Cirque en hiver. L’attirance et la répulsion ne me quitteront jamais face à ce paysage. Je sais que j’y reviendrai, un enchaînement me tente encore, je n’ai pas visité le secteur « Atico ». J’attendrai… J’attendrai patiemment que la glace soit bleue, la neige stable et le ciel serein… J’essaierai de passer au large des chandelles inquiétantes… Je grimperai encore à Gavarnie… oubliant l’ombre et cherchant la lumière.

Paru dans « Campo Base » et Passe Murailles n°24, mai 2005