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OMBRES ET LUMIERES
Lorsque Oscar Gogorza m’a proposé d’écrire
un texte sur les glaces de Gavarnie, j’ai accepté sans
trop réfléchir à sa nature. S’exprimer
sur elles me tentait et m’effrayait à la fois car je
savais qu’il me serait difficile, d’évoquer l’histoire
des lieux sans faire resurgir un inextricable mélange de
bonheur intense et de profond désarroi. Puis il y eut ce
blanc devant le clavier avant de coucher la première ligne.
Comment aborder l’affaire ? Unique idée arrêtée,
je savais ce que je ne voulais pas transcrire.
« Glace attitude », titre récent d’un magazine
qui cherchait à vendre du piolet me servait de repoussoir,
de garde-fou. Ces expressions « fun » m’exaspèrent
lorsqu’elles cohabitent avec de précaires free-standing
et d’interminables panneaux bleus dominés par des hectares
neigeux à la cohésion douteuse. Au fond du cirque,
n’en déplaise à certains, nous sommes plus prés
de « Combat pour l’Eiger » que des vacances aux
Seychelles.
La voie classique du Mur de la Cascade nous servit de galop d’essai
en décembre 75. Je dis « nous » car j’étais
encordé avec Christian Desbats et Dominique Julien. Aucun
ingrédient ne manquait pour pimenter l’aventure : un
bivouac pendu sur les broches et l’inflammation d’un
réchaud bricolé constitua le clou de l’ascension.
Une photo de Raymond Despiau progressant en artif sur des broches
lors de la première hivernale, juxtaposée aux clichés
d’un article de Walter Cecchinel sur le couloir nord des Drus
nous avaient donné l’idée de visiter l’endroit
avec des yeux neufs. Nous en revinrent émerveillés
et plein d’envies pour l’avenir.
La courbure des lames de piolets s’accentuant vraiment, je
repris en compagnie de Dominique Julien le chemin du Cirque en février
et mars 77. « Les Mystiques » ouvrit les portes de la
verticalité bleutée, « Banzayous » confirma
une maîtrise matinée d’inconscience. La Grande
Cascade, malgré les tonnes de glace qui la balayaient souvent
commençait à titiller notre égo d’autant
qu’une ou deux équipes concurrentes avaient manifesté
de l’intérêt pour elle. L’avance prise
sur le plan psychologique et technique faisait de nous les plus
sérieux candidats, mais méfiants, voire un tantinet
paranoïaques, nous n’avions pas l’habitude de sous-estimer
nos adversaires. Elle devint donc un projet majeur pour l’hiver
78. L’ascension se déroula les 7 et 8 mars. Le 9 fut
consacré au retour vers les terres plus hospitalières.
Michel Boulang et Serge Castéran faisaient partie du voyage,
s’occupant de hisser les bagages pendant que nous nous expliquions
avec le monstre. Nous y avons frisé « l’Overdose
». L’effondrement de la partie sommitale de la cascade
au moment où nous venions de regagner les terrasses du premier
gradin reste l’un des grands moments d’émotion
de ma carrière d’alpiniste. Il subsiste encore dans
mon esprit, comme un cairn qui balise la nostalgie d’une époque.
Les hasards de la vie et un boulot dans une station de ski m’éloignèrent
de Gavarnie. Au début des années 80, Dominique continua
l’exploration du site, devenant ainsi, par le nombre et la
qualité de ses réalisations, le véritable «
patron » de cet univers gelé. Mes visites au Cirque
étaient devenues plus sporadiques lorsque, trahit par une
plaque de glace dans « Fluide Glacial », je fis connaissance
avec le malheur en montagne. La perte de François Gouadain,
mon compagnon de cordée, demeure une cicatrice profonde et
indélébile. Paradoxalement, la gravité des
heures vécues ancra ma passion pour l’alpinisme d’une
manière plus viscérale encore, la détachant
à tout jamais du monde léger des loisirs.
Durant une décennie, je ne pus remettre les pieds au fond
de l’amphithéâtre comme pour fuir ces heures
noires. Le temps, l’insistance d’amis et le désir
de retrouver la magie du palais figé finirent par me ramener
dans les parages. « Adrenaline » s’avéra
une rude reprise de contact. En fin de journée, alors que
nous descendions en rappel, une plaque de neige instable posée
sur la terrasse médiane précipita un grimpeur basque
dans le vide. Spectateur impuissant, le jour même du retour,
je renouais avec le drame. Gavarnie, ça commençait
à bien faire… !
Attitude inexplicable malgré la dureté de ces nouveaux
moments vécus, comme aimanté par l’endroit,
j’ai continué à fréquenter ces froides
murailles exerçant parfois le métier de guide sur
les motifs les plus classiques ou épinglant au gré
des conditions les lignes qui me manquaient. De « Thanatos
», j’ai aimé les beaux pétales des premières
longueurs, mais détesté l’exposition sous un
cigare miné. Aux « Alpes Juliennes » je me suis
rendu compte que la folie n’était pas toujours l’apanage
de la jeunesse car ce jour-là, la prise de risque acceptée
n’était vraiment pas raisonnable. Serions-nous incorrigibles
? Avec Christian Ravier, j’ai eu le bonheur de parcourir les
Trois Etages dans la journée. Une fois de plus, ce jour-là,
Gavarnie nous imposa une épreuve avant d’accéder
au nirvana de ce marathon glacé. Au pied d’une cascade,
il subsistait les traces d’un accident mortel qui s’était
déroulé la veille.
La saison dernière, les moments passés au cœur
de l’arène n’ont pas fait exception à
la règle.La joie de redécouvrir "Banzayous"
avec une amie, vingt-sept ans après sa première, exigea
un prix fort… Trois jours plus tard, le « Maestro de
Ghiaccio » s’effondrait sur Martine Grand et Jérôme
Thinières, laissant Serge Castéran, l’un de
mes compagnons de la Grande Cascade, désemparé au
relais…
J’avoue, aujourd’hui je ne sais plus trop bien ce que
Gavarnie représente pour moi. Peut-être dans ce texte
aurais-je dû sacrifier mes impressions au rite de «l’Omerta
», cette loi du silence, si confortable pour éviter
les sujets délicats. Je n’aurais alors évoqué
que l’exaltation des ouvertures ou le « grand bond en
avant » d’Overdose. Je n’ai pas su… Je n’ai
pas pu… Je me serai trahi, oubliant cette boule dans la gorge
toujours présente lorsque je dépasse l’Hôtel
du Cirque en hiver. L’attirance et la répulsion ne
me quitteront jamais face à ce paysage. Je sais que j’y
reviendrai, un enchaînement me tente encore, je n’ai
pas visité le secteur « Atico ». J’attendrai…
J’attendrai patiemment que la glace soit bleue, la neige stable
et le ciel serein… J’essaierai de passer au large des
chandelles inquiétantes… Je grimperai encore à
Gavarnie… oubliant l’ombre et cherchant la lumière.
Paru
dans « Campo Base » et Passe Murailles n°24, mai
2005 |