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ET ON Y LAISSERA DES PLUMES…
Je n’ai, bien sûr, rien préparé...
Je viens de montagnes lointaines, les Pyrénées. Bien
plus lointaines que le Népal où il se passe des choses
un peu futuristes en matière de montagne... Je viens de montagnes
plus petites, fort raides et où il n’y a pas beaucoup
de spits. Je donnerai des adresses, notamment à mon ami Vincent
Couttet qui pourra venir gravir des murailles fantastiques en free
climbing, à l’ancienne...
Qu’est-ce que je peux dire d’intéressant ? Peut-être
vous raconter ma vie parce que c’est la seule chose que je
connaisse bien ou à peu près... Je vais essayer de
ne pas être trop mégalomane. Vous m’arrêtez
si je m’envole !
Ça fait 25 ans que je travaille comme guide, avec la ferme
décision dès le début de travailler d’une
certaine manière. Je ne voulais pas faire guide pour gagner
de l’argent. Je ne voulais pas faire guide par hasard.Je voulais
être guide comme Desmaison, comme Rébuffat, comme Lachenal,
comme tous les bouquins que j’ai lus quand j’étais
gamin, comme le gamin que je suis encore, d’ailleurs, à
48 ans. Donc je me suis débrouillé pour faire rentrer
mes rêves dans les clous. Il faut que je mange, j’ai
une famille, une femme, compréhensive et trois filles que
j’adore. Donc, si vous voulez, je suis dans un cursus assez
classique. Je ne suis pas un desperado complet. J’ai une vie
tout à fait normale. Je paye mes impôts, pas comme
Florent Pagny...
J’ai choisi de travailler uniquement avec des activités
tout à fait traditionnelles : l’alpinisme, l’escalade
- plutôt version terrain d’aventure - et le raid à
skis dans un deuxième temps parce que je me suis rendu compte
qu’il y avait des montagnes que je ne connaissais pas et que
la meilleure façon de les visiter, c’était les
skis. J’ai donc complété un petit peu ma formation
en me mettant au raid à skis, ce qui m’a permis d’élargir
mon panel pour l’hiver.
Mon rêve, c’était de vagabonder dans les montagnes,
non pas seulement les Pyrénées mais toutes les montagnes.
En tout cas, celles qui ne me demandent pas de paperasse, de contraintes,
tout ce à quoi je voulais échapper. En fait, la pratique
de la montagne, c’est " no blabla, no paperasse "
: grimper, grimper, skier, marcher, me balader comme ça.
Je suis sorti de l’aspi avec la ferme intention de ne pas
faire du commerce, dans un lieu qui était assez excentré
des gros enjeux économiques comme le Mont Blanc.Si on frappe
" Pène Sarrière " sur Google, je pense qu’il
va sortir deux noms sur le site contre je ne sais plus combien pour
le Mont Blanc. Vous voyez, je n’étais pas dans un endroit
complètement facile. Alors je suis allé voir un copain
qui était imprimeur, il m’a fait un tout petit dépliant.
J’ai récupéré deux clients, ce qui m’a
complètement affolé ! Je me suis dit : " tu vas
être submergé de boulot ! ". Donc j’ai vite
arrêté...
Il faut bien avouer que, dans les Pyrénées, j’étais
un peu connu dans le milieu montagne pur et dur. J’ai commencé
par encadrer des stages avec le Club Alpin, des sorties au bureau
des guides de Laruns de manière très marginale. Et
puis, très vite, de fil en aiguille, j’ai trouvé
quelques bons clients que j’ai amenés sur des beaux
itinéraires. Ils me prenaient une semaine pour aller dans
les Dolomites, pour aller à Chamonix... Je ne savais pas
ce que j’allais faire, je n’avais jamais été
dans ces montagnes et je faisais ce que je pouvais avec ces clients.
Ce que je pouvais, c’était mon maximum et mon maximum
avait l’air de leur plaire. A partir de là, ils m’embauchaient
une année sur l’autre, ils m’amenaient un copain...
Donc, si vous voulez, je travaille avec une technique de bouche-à-oreille
depuis maintenant 25 ans et je visite les montagnes de cette manière-là.
Voilà. De temps en temps, je bouche les trous, bien entendu,
parce qu’il a des trous. Je ne dis pas que la vie est complètement
idyllique. Je suis second couteau de temps en temps dans une agence
pyrénéenne pour faire deux ou trois Mont Blanc, ça
me fait des globules et la caisse pour faire des choses qui m’intéressent
!
J’essaye d’échapper à mon époque,
je ne sais pas si je vais y arriver. C’est sûrement
le challenge de ma vie parce que je trouve que les choses vont très
vite et je vais bien voir... Pour l’instant, ça ne
s’améliore pas, ça reste, disons, stationnaire,
sympathique. J’espère que ça va durer. Peut-être
que j’essayerais de donner un cou de collier. Peut-être
que je m’engagerais plus sur du boulot alimentaire et que
je privilégierais plus mon activité amateur à
côté. Parce que j’ai oublié de vous dire
: j’ai une double activité, une double vie. Je suis
grimpeur professionnel ET grimpeur amateur. Quand je suis en vacances,
je fais la même chose, sauf que je fais des choses un peu
plus dures, un peu plus engagées avec des copains. Copains
qui, je tiens à le dire, pourraient être à ma
place aujourd’hui. Vous m’avez fait l’amitié
de m’inviter mais vous auriez pu inviter un de mes collègues.
Je ne suis pas le seul. Je suis un dinosaure et, vous le savez,
le dinosaure, ça vit en troupeau. Je connais beaucoup de
guides qui ont le même cursus, la même vision des choses.
Alors je ne dis pas que cette recette-là, c’est la
bonne. Je ne dis pas que, hors de mon chemin, point de salut. Je
ne dénigre pas les autres choix auxquels, de temps en temps,
je vais d’ailleurs manger. Je suis assez lucide et prudent
parce que je suis assez pessimiste et que je me dis qu’un
jour, je vais passer à la casserole. Mais disons que j’essaye
de faire de la résistance.
Un jeune guide de 25-30 ans qui voudrait vivre comme moi ne doit
pas avoir des envies d’argent trop rapides, trop élevées,
c’est-à-dire ne pas vouloir réussir dans la
vie sur le plan matériel mais réussir dans la vie
sur le plan de ses choix. Je crois qu’il faut qu’il
aime passionnément l’alpinisme, les activités
qu’il va faire parce que ce n’est pas facile. Un jour,
il ne fait pas beau, un jour on est fatigué. Je suis fatigué
de temps en temps. Il faut rouler, on est loin de chez soi assez
souvent.
Dans la vie, tout se paye. On fait des choix. Moi, je le paye de
cette manière-là. Les autres le payent en grattant
et en se prenant la tête sur des problèmes juridiques
ou des problèmes commerciaux mais, de toute façon,
quelque soit le chemin que l’on prend, il n’est pas
facile. Et on y laissera des plumes. Moi, j’ai choisi de laisser
ces plumes-là. D’autres choisiront de laisser d’autres
plumes mais, vous savez, comme on dit, chacun sa merde...
Extrait
d’un débat au cours de l’AG du Syndicat National
des Guides à Sallanches, décembre 2003
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